Je n’ai rien à dire aujourd’hui : que se passe-t-il alors ?
C’est une phrase que j’entends souvent, presque toujours sur le même ton, celui de l’excuse. Ces séances-là ne sont pas des séances perdues.
Vous montez l’escalier
en cherchant un sujet
Le rendez-vous était pris depuis une semaine. Dans le tramway, vous avez essayé de préparer quelque chose. Rien n’est venu. La semaine a été normale, un peu vide, sans dispute, sans nouvelle, sans crise. Vous vous êtes dit qu’il n’y avait pas de quoi occuper cinquante-cinq minutes.
Vous vous asseyez. Vous dites bonjour. Puis vient la phrase, avec un demi-sourire gêné : « je crois que je n’ai rien à dire aujourd’hui ». Et derrière cette phrase, une autre, que vous ne dites pas : je paie quelqu’un pour l’écouter parler dans le vide, je lui fais perdre son temps, je devrais peut-être annuler la prochaine fois.
Le silence s’installe. Vous regardez la plante, la fenêtre, vos mains. Vous vous demandez si vous devez inventer un sujet pour rendre la séance utile. Vous sentez le prix de l’heure, et vous vous sentez responsable de le rentabiliser.
Ce jour-là, vous n’êtes pas venu les mains vides. Vous êtes venu sans la version déjà rédigée de ce que vous alliez raconter.
Pourquoi le vide arrive,
et ce qu’il indique
Arriver sans sujet n’a pas une seule cause. Il y en a plusieurs, et elles ne se ressemblent pas.
La semaine a simplement été calme
C’est le cas le plus banal, et le plus rassurant. Il arrive souvent quelques mois après le début, quand ce qui vous avait amené a cessé d’occuper toute la place. Le calme n’est pas un arrêt du travail, c’est parfois son résultat.
Ce qui compte est trop près pour être vu
Il y a une deuxième situation, moins visible. Vous avez quelque chose en tête, mais vous l’avez classé dans la catégorie « ce n’est pas un sujet ». Une remarque de votre mère au téléphone. Une envie de pleurer dans la voiture, sans raison. Le fait d’avoir refusé une invitation pour la troisième fois. Ces choses sont écartées parce qu’elles paraissent minuscules. Elles sont pourtant souvent le vrai matériau d’une séance.
Quelque chose recule après s’être approché
La troisième situation est plus intéressante encore. La séance précédente a touché un point sensible. Cette semaine, l’esprit met de la distance. Le vide, ici, n’est pas une absence de contenu, c’est une protection qui fait son travail. La reconnaître, c’est déjà une séance utile, et c’est souvent là que le mot juste finit par arriver.
Ce que je fais de mon côté
Je ne vous demande pas de remplir le temps. Mon travail n’est pas d’écouter un récit bien construit, c’est de regarder avec vous ce qui se passe pendant que vous cherchez quoi dire. Comment vous vous êtes assis. Ce que votre voix fait quand elle s’arrête. Ce qui revient, deux séances de suite, sous une autre forme. Nous partons de là où vous êtes, y compris quand vous êtes nulle part.
Le silence, dans une séance, n’est pas un blanc à combler. C’est souvent le premier endroit depuis longtemps où personne ne vous demande d’être intéressant. Et ce que vous appelez « ne rien dire » est presque toujours plein de choses que vous n’aviez jamais eu la place de remarquer.
Cette impression d’être en dette a d’ailleurs une raison très concrète : vous payez. Ce que vous payez, c’est un temps qui vous est réservé, une attention qui ne va nulle part ailleurs pendant cinquante-cinq minutes, et une continuité d’une semaine sur l’autre. Vous ne payez pas une performance.
Un premier appel de dix minutes, pour savoir si je suis la bonne personne.
Prendre rendez-vousCe que vous pouvez faire,
autour de la séance
Rien de tout cela n’est obligatoire. Ce sont des appuis, pour les jours où l’on redoute d’arriver les mains vides.
Notez trois lignes, sans les trier
Une phrase entendue, un moment de fatigue, une chose évitée. Trois lignes sur le téléphone suffisent. Le but n’est pas de tenir un journal, c’est d’empêcher les petites choses de disparaître avant le rendez-vous.
Arrêtez de préparer
Préparer un récit revient à venir avec la version relue. Si un sujet s’impose, gardez-le. S’il ne vient rien, laissez venir rien. Vous n’avez pas d’exposé à rendre.
Dites-le, simplement
« Je n’ai rien à dire aujourd’hui » est une bonne première phrase. Elle est vraie, et elle ouvre la séance mieux qu’un sujet fabriqué pour l’occasion.
Regardez ce qui se passe dans le corps
La gorge, les épaules, l’envie de partir, l’envie de rire. Ce sont des informations, et elles se disent à voix haute. Une séance peut très bien commencer par « j’ai les mâchoires serrées et je ne sais pas pourquoi ».
Ne jugez pas la séance trop vite
Les séances vides donnent souvent leur effet plus tard, deux ou trois jours après, sous la forme d’une phrase qui revient. Attendez la semaine avant de décider qu’il ne s’est rien passé.
Quand le vide mérite
d’être regardé de plus près
Une séance sans sujet ne pose pas de question particulière. Plusieurs séances de suite, oui, et la question se pose à voix haute, avec votre thérapeute.
Si le vide en séance ressemble à un vide plus large, si plus rien ne donne envie, si le sommeil et l’appétit se sont modifiés depuis des semaines, cela s’aborde en séance et cela se dit aussi à votre médecin traitant. Je ne pose pas de diagnostic et je ne me substitue à aucun traitement. Ce sont deux regards différents, et ils se complètent bien.
Il existe un dernier cas, qu’il faut nommer : le vide qui n’apparaît qu’avec cette personne-là. Si vous vous taisez parce que vous ne vous sentez pas en confiance, ce n’est pas un manque de sujet, c’est un problème de lien. Le dire est possible, et changer de thérapeute l’est aussi. Un accompagnement qui ne convient pas ne devient pas meilleur avec le temps.
Ce site n’est pas un service d’urgence. Si vous pensez à mettre fin à vos jours, ou si l’inquiétude devient insupportable, appelez le 3114, numéro national de prévention du suicide, ouvert à tout moment, ou le 15.
Trois questions
qui reviennent souvent
Est-ce que je peux annuler une séance parce que je n’ai rien à dire ?
Est-ce que le silence peut durer toute la séance ?
Est-ce que je paie le prix plein pour une séance comme celle-là ?
Clara Bonnefoy, psychothérapeute à Montpellier
Psychothérapie intégrative pour adultes, au cabinet situé au 14 rue de la Providence, 34000 Montpellier. Titre de psychothérapeute, inscrite au registre national des psychothérapeutes sous le numéro à compléter. Je ne suis pas médecin : je ne pose pas de diagnostic et je ne prescris aucun traitement.
En cas de détresse immédiate, ce site ne remplace personne : appelez le 3114 ou le 15.